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Histoire vraie: un journaliste fantôme

En 1875, Sir Edmund Hornby était un juriste chargé des intérêts britanniques en Orient. Son titre officiel était « juge en chef de la Cour suprême consulaire de la Chine et du japon ». la cour siégeait à Shanghai où résidait le juge. C’était un individu important et grandement respecté, certainement pas le genre d’homme que l’on pouvait aisément accuser d’avoir des visions ou d’inventer des histoires de fantômes. Aussi, lorsque Sir Edmund raconta à certains amis la remarquable rencontre qu’il avait faite au soir du 19 juin 1875, ils furent portés à le croire.

Le juge avait tenu audience dans la journée et, comme à son habitude, il rédigea ses décisions après le dîner, les mit dans une enveloppe et confia celle-ci à son maître d’hôtel. Son maître d’hôtel se vit ensuite ordonner de remettre l’enveloppe au journaliste dépêché par le journal pour le compte rendu devant paraître dans le numéro du lendemain. Le juge alla ensuite se coucher.

Il fut tiré d’un profond sommeil par des coups bruyamment frappés à la porte de sa chambre. Le juge cria : « Entrez !», et une silhouette qu’il identifia comme celle du journaliste pénétra dans la pièce. Le juge n’apprécia pas cette intrusion et dit avec colère au journaliste que son maître d’hôtel détenait toutes les informations dont le journaliste avait besoin. Mais le journaliste ne présenta aucune excuse et ne fit pas mine de partir. Il déclara seulement regretter d’avoir dû réveiller le juge mais que, ayant d’abord cherché celui-ci dans son étude et ne l’y ayant point trouvé, il avait essayé sa chambre. Sir Edmund était maintenant furieux de l’insolence de l’homme. Il était prêt à bondir de son lit et à jeter l’homme dehors, mais il y avait dans l’apparence du journaliste quelque chose d’insolite qui le fit hésiter. Le journaliste avait l’air très pâle ; peut-être était-il malade, aussi le juge lui demanda-t-il simplement et poliment de s’en aller.

Au lieu de partir, le journaliste s’avança dans la pièce et s’assit au pied du lit du juge. Il évoluait avec lenteur et raideur comme s’il avait mal. Sir Edmund regarda la pendule ; il était 1 heure 20 du matin. Le journaliste regarda lui aussi la pendule « Le temps presse » dit-il. Puis il demanda au juge un résumé de ses décisions et sortit un petit calepin pour noter ce qui lui serait dit.

« Je ne vous donnerai rien de la sorte, tonna le juge. Descendez trouvez le maître d’hôtel et ne me dérangez pas. Vous allez réveiller ma femme. Sinon je vais vous faire jeter dehors…
- Mais qui vous a permis d’entrer, de toute façon ?
- Personne.
- Que le diable m’emporte, que voulez-vous dire ? Etes-vous ivre ?
- Non, et je ne le serai plus jamais, répondit le journaliste. Puis il répéta sa requête concernant la décision du juge : Le temps presse.
- Vous ne semblez pas vous soucier de mon temps, grogna le juge. C’est la dernière fois que je laisse un journaliste pénétrer chez moi. »

La réponse du journaliste l’interrompit : « C’est a dernière fois que je vous verrai où que je sois. » Sir Edmund était maintenant inquiet, car le journaliste se comportait de manière si étrange que l’on ne pouvait pas prévoir ce que l’homme pouvait faire. Il ne voulait pas non plus réveiller son épouse, qui dormait dans la pièce voisine. Aussi confia-t-il au journaliste le résumé de ses décisions. A mesure que le juge parlait, le journaliste griffonnait rapidement dans son carnet, consigna apparemment les déclarations du juge en style télégraphique. Lorsque la récapitulation fut terminée, le journaliste remercia le juge et s’en alla. L’horloge sonnait 1 heure et demie ; l’incident entier avait pris une dizaine de minutes.

Le lendemain matin, le juge éprouva un choc lorsqu’on l’informa que le journaliste qui l’avait dérangé était mort le soir même. Mais ce qu’il y eut de réellement choquant était l’heure à laquelle le journaliste était mort. Il était allé travailler à son bureau ce soir-là. Vers minuit, sa femme était descendue lui demander vers quelle heure il entendait se coucher. Il avait répondu qu’il n’attendait que la décision du juge pour être prêt ; ensuite il en aurait terminé.

Vers une heure et demie, alors qu’il n’était toujours pas monté se coucher, l’épouse du journaliste commença à ce faire du souci et, quand elle descendit s’enquérir de lui, le trouva mort sur le plancher. A son côté se trouvait son calepin, et sur celui-ci se trouvaient ces mots : « A la Cour suprême devant le président de la Cour : le président de la Cour a ce matin jugé comme suit… » le reste se dégradait en un gribouillis illisible.

Après enquête, il fut établi que le journaliste était mort approximativement à une heure du matin, d’une crise cardiaque. L’épouse et les domestiques du journaliste assurèrent qu’il n’avait à aucun moment quitté son domicile le soir de son décès. Les propres domestiques du juge lui certifièrent que nul n’aurait pu entrer dans sa demeure étant donné que toutes les portes et fenêtres avaient été verrouillées. Le juge avait discuté ce soir là avec un fantôme…

Extrait de "Encyclopédie des Fantômes"
Daniel Cohen (Edition 1984)